Le processus de travail d’Audrey Lenchantin suit plusieurs étapes. A la manière du chercheur elle élabore des modes opératoires en studio qu’elle met a l’épreuve du monde extérieur. A l’origine, la photographie était encore tributaire de la peinture. Il existait des revues contenant quantités d’images présentant des poses académiques, dites harmonieuses, destinées à servir de modèles aux peintres. C’est dans la continuité de cette lointaine tradition qu’Audrey Lenchantin produit ses propres cahiers de modèles contenant non pas des corps entiers mais des corps fragmentés surgissant tantôt de la clarté tantôt de l’obscurité. Isolés de tout contexte et de toute narration, les corps sont alignés à travers les pages, épurés jusqu’à la désincarnation.Les corps deviennent ainsi de simples surfaces. Il n’y a plus ou presque plus d’éléments permettant de les identifier comme des corps. Ces cahiers déploient un vocabulaire formel examinant les courbes, surfaces et matières. Petite anatomie de l’image, cahier de modèles d’Hans Bellmer, présentant mille hybridations de sa célèbre poupée est un livre de référence dans ce domaine pour Audrey Lenchantin. A travers ses expérimentations, Hans Bellmer réalise en combinant bras, jambes et autres parties du corps des figures érotiques mi abstraites mi concrètes. Ces figures peuvent ressurgir, pour Bellmer, dans le monde réel au détour d’association d’autres objets, vus dans la rue ou dans des intérieurs. Un point de vue qui s’inscrit dans la logique historique du surréalisme et de la psychanalyse. 

Les cahiers d’Audrey Lenchantin sont aussi des espaces de recherche, des carnets d’esquisse en somme, mais ils ont cependant toute leur valeur créative à ses yeux. Nous sommes déjà dans la création. Ses carnets portent en eux une dimension théorique, ils sont des alibis pour la création future mais ils sont aussi les fondements de celle-ci. 

Cette recherche autour de l’archétype et de son incarnation concrète s’illustre par exemple dans la série Episode. 

Episode est une série de cinq diptyques combinant deux tirages en couleurs de forme carrée et de grand format. Ces images prises sur le vif mettent en scènes des femmes dans un environnement extérieur. Elles sont tantôt assise au soleil à une terrasse d’un café (et l’image ne dévoile que leurs jambes baignées de lumière), tantôt assoupies dans un ferry lisboète (et l’image présente une épaule et une nuque s’élevant comme au réveil). Chaque image présente des archétypes de formes féminines tout en offrant des détails concrets qui les nuancent (une boucle d’oreille, un réseau de veine apparente, une aiguille maintenant un voile en place…). La féminité est un sujet omniprésent, mais il apparait plus en toile de fond qu’en problématique principale. Les idées d’enveloppe, de lumière laiteuse, de regard circulaire, le fait de « voir le jour » (comme au premier jour de la naissance) gravitent dans le travail d’Audrey Lenchantin.

Tous les détails des corps et des vêtement des femmes représentées sont mis en évidence par l’appareil photographique qui, plus que l’oeil, saisit chacune des variations du réel. Roland Barthes évoque quelque chose de comparable dans La chambre claire lorsqu’il notifie la différence entre voir et regarder avec l’exemple d’une femme passant devant lui sans lui prêter attention : le regard peut survoler un être ou un objet sans pour autant le discerner. 

Mais l’appareil photo peut aussi tromper le regard. Un exemple frappant pour Audrey Lenchantin est le travail du peintre niçois George Rousse qui est à la frontière entre peinture, sculpture et photographie. Il créer des anamorphoses colorée dans l’espace physique qui ne sont visibles que par l’intermédiaire d’une image photographique qui en donne le parfait point de vue. 

En écho à un tel travail, la série Partition réalisée à l’été 2014 par Audrey est une composition de treize photographies en couleurs de différentes tailles et de forme carrée. L’accrochage en patchwork suggère une cartographie imaginaire à la fois sur l’espace du mur (chaque image est comme un fragment de territoire) mais aussi par les fausses légendes manuscrites sous chaque image qui ironise sur l’aspect local des lieux photographiés (les photos ont été prises à Deauville lors de la résidence Planche(s)-Contact). Le corps, ici, est un fragment autonome qui se plaît cependant à se fondre parfois dans l’environnement pour ressurgir plus tard de façon joueuse : une jambe dépassant par exemple étrangement d’une baignoire, la peau se mêlant au sable pour ne former plus qu’une seule matière, une main gisant au sol comme si elle était conjointement attachée et détachée du corps. 

Audrey travaille principalement sous forme de séries. La déclinaison est une forme récurrente dans sa pratique. Que ce soit dans la comparaison de deux images dans Episode, dans la succession d’une cinquantaine d’images dans ses cahiers de modèles, et dans la projection à triple écran de l’installation vidéo intitulée Trois mer (où l’on suit les oscillations continues d’une main). Le travail sur et avec le mouvement lui permet de rendre au mieux le pouvoir d’une séquence d’images qui est de révéler tous les états intermédiaires d’une chose.